Science participative · Méditerranée

Les pêcheurs, sentinelles du milieu marin

Suivi des Sélaciens (raies et requins) en Méditerranée française

Comment les observations des palangriers de l’Organisation de Producteurs SATHOAN aident à cartographier la biodiversité du large — et à préparer une nouvelle génération de suivi par ADN environnemental.

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Un travail de recherche d’Alix Hörmannsdorfer — Mémoire de Master MARRES (Sciences et Société), Université Côte d’Azur, juin 2026. Réalisé au sein de SATHOAN France, encadré par Bertrand Wendling. Programmes ECHOSEA & TUNADNe.

Au large des côtes méditerranéennes, requins et raies — les sélaciens — comptent parmi les animaux marins les plus menacés de la planète. Croissance lente, maturité tardive, faible descendance : ces espèces se remettent difficilement de la pression de pêche. Pourtant, les surveiller en pleine mer coûte cher et reste logistiquement complexe. Et si les pêcheurs eux-mêmes devenaient les meilleurs yeux de la science ?

C’est la question au cœur du mémoire de master d’Alix Hörmannsdorfer, réalisé au sein de l’Organisation de Producteurs SATHOAN. En croisant les observations quotidiennes des palangriers avec des méthodes d’analyse spatiale, ce travail identifie les zones clés fréquentées par les sélaciens — et pose les bases d’un suivi innovant fondé sur l’ADN environnemental (ADN-e).

8 014
sorties de pêche
94
navires
18
espèces observées
2020‑25
6 années de données

Un jeu de données participatif issu de la pêche professionnelle, d’une ampleur rare pour le large méditerranéen.

Des carnets de bord transformés en données scientifiques

Depuis 2020, dans le cadre du programme de sciences participatives ECHOSEA, les pêcheurs signalent les espèces capturées accidentellement — les « captures accessoires ». Reliées à l’effort de pêche réel (le nombre d’hameçons posés) et réparties sur une grille de 6 × 6 milles marins, ces observations deviennent une matière première comparable, robuste et exploitable statistiquement.

CARTE 1Où pêche la flottille SATHOAN ?

Effort de pêche cumulé des navires fiables, 2020–2025 (nombre d’hameçons déployés par cellule)

Carte de l'effort de pêche de la flottille SATHOAN en Méditerranée, 2020-2025

L’effort se concentre nettement dans le Golfe du Lion, avec des extensions vers l’est et autour de la Corse. Cette couverture spatiale conditionne l’information disponible sur les sélaciens. Extrait du mémoire d’A. Hörmannsdorfer (Figure 2).

Deux espèces dominent nettement les captures accessoires de sélaciens : la raie pélagique et le requin bleu.

Qui remonte le plus souvent dans les captures accessoires ?

Part des captures accessoires de sélaciens enregistrées (2020–2025)

Répartition des captures accessoires : raie pélagique 57%, requin bleu 27,5%, autres 15,5%

À elles deux, la raie pélagique et le requin bleu représentent plus de 8 captures accessoires de sélaciens sur 10 — des espèces « indicatrices » idéales pour suivre l’état du large.

Des « points chauds » de biodiversité qui reviennent chaque année

En combinant abondance relative, diversité des espèces et stabilité dans le temps, l’étude révèle une forte hétérogénéité : quelques secteurs concentrent l’essentiel de la vie. Surtout, l’analyse ne retient comme « robustes » que les zones qui réapparaissent d’une année et d’une saison à l’autre. Sur l’ensemble, un point chaud multi-espèces et deux points chauds de raies pélagiques se distinguent par leur persistance — des cibles prioritaires pour la conservation et le suivi.

CARTE 2Où se concentrent les sélaciens, année après année

Points chauds fonctionnels robustes sur la période 2020–2025

Carte des points chauds fonctionnels robustes des sélaciens, 2020-2025

Les cellules bleu foncé marquent les zones à la fois riches, productives et stables dans le temps, surtout au large du Golfe du Lion. Extrait du mémoire d’A. Hörmannsdorfer (Figure 9).
Requin bleu et raie pélagique ne se ressemblent pas. La raie pélagique occupe un territoire plus vaste et plus stable dans le temps, tandis que les zones à requin bleu sont plus restreintes et moins régulières. Preuve qu’une approche espèce par espèce est indispensable : raisonner uniquement à l’échelle de la « communauté » masquerait les besoins propres à chaque animal.

La profondeur et la saison dictent les rencontres

Des modèles statistiques (GLMM) confirment ce que l’expérience des pêcheurs suggère : les captures accessoires sont plus fréquentes dans les secteurs du large relativement peu profonds, et surtout en été. La température de surface, elle, ne ressort pas comme un facteur déterminant.

Le risque de capture accessoire varie fortement selon la saison

Risque relatif estimé par le modèle, par rapport au printemps (référence = 1)

Risque relatif de capture accessoire par saison : été 3,2x, automne 1,3x, printemps 1x, hiver 0,5x

En été, les captures accessoires de sélaciens sont environ 3 fois plus probables qu’au printemps ; en hiver, environ deux fois moins. Valeurs issues des coefficients du modèle GLMM (toutes significatives, p < 0,05).

Vers un suivi par ADN environnemental

C’est là que le projet prend tout son sens. Chaque organisme marin laisse dans l’eau des traces d’ADN. En filtrant quelques litres d’eau de mer, on peut détecter les espèces présentes — sans les capturer ni même les voir. Mais échantillonner au hasard sur toute la Méditerranée serait ruineux. Les cartes issues des données des pêcheurs indiquent où et quand prélever en priorité.

CARTE 3Où prélever l’ADN environnemental en priorité

Secteurs proposés pour les futures campagnes d’échantillonnage ADN-e depuis les navires

Carte des secteurs prioritaires proposés pour l'échantillonnage ADN environnemental

En orange, les secteurs à double enjeu (points chauds prioritaires) ; en bleu, des zones bien suivies à faibles captures ; en vert, les zones encore peu documentées à explorer. Extrait du mémoire d’A. Hörmannsdorfer (Figure 13).

Au-delà de la prouesse technique, cette démarche illustre une idée forte : la connaissance et la conservation du milieu marin se construisent avec les pêcheurs, pas contre eux. Les données qu’ils collectent au quotidien deviennent un outil de gestion des pêches fondée sur les écosystèmes et de protection d’espèces vulnérables. Les prochaines campagnes d’échantillonnage ADN-e au sein de la flottille SATHOAN permettront de valider ces cartes sur le terrain — et d’ouvrir la voie à un suivi de la biodiversité méditerranéenne à la fois durable et abordable.

Un projet SATHOAN · Organisation de Producteurs. Étude et cartographie : Alix Hörmannsdorfer, mémoire de Master MARRES (Sciences et Société), Université Côte d’Azur, juin 2026. Encadrement : Bertrand Wendling. Données issues du programme de sciences participatives ECHOSEA et de la pêcherie palangrière, dans le cadre du projet TUNADNe.

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