Tribune · Pêche du thon rouge

Thon rouge : une décision qui pénalise la pêche artisanale qu’elle prétend soutenir

Le Bureau du CNPMEM a voté un avis défavorable au projet de la ministre, qui attribue les deux tiers de la flexibilité interannuelle à l’Atlantique. SATHOAN alerte : plus de 130 tonnes détournées de la Méditerranée, au détriment des petits métiers.

Sète, le 28 juillet 2026 — Organisation de producteurs SATHOAN
234 t
Flexibilité 2026
66 %
Atlantique · ≈155 t
33 %
Méditerranée · ≈78 t
−131 t
Perte Méditerranée

Le Bureau du Comité national des pêches maritimes et des élevages marins (CNPMEM) a émis ce jour un avis défavorable au projet d’arrêté du ministère chargé de la pêche portant répartition de la flexibilité interannuelle du quota de thon rouge pour 2026. SATHOAN partage sans réserve cet avis et souhaite en exposer publiquement les raisons.

De quoi parle-t-on ?

La flexibilité interannuelle correspond aux quantités de quota non consommées une année et reportées sur la suivante, dans les limites fixées par la réglementation internationale. Pour 2026, la France a obtenu un report de 234 tonnes. Le projet ministériel propose d’en attribuer 66 % à la façade Atlantique et 33 % seulement à la Méditerranée — alors que la Méditerranée supporte près de 89 % du quota national de thon rouge.

Rapportée à la clé de répartition appliquée jusqu’ici, cette enveloppe aurait attribué à la Méditerranée de l’ordre de 208 tonnes. Le projet l’en prive d’environ 131 tonnes. Cette perte frappe directement et intégralement les petits métiers actifs : canneurs, ligneurs et palangriers, c’est-à-dire la pêche artisanale.

Un paradoxe au regard du discours public qui met en avant le soutien à la petite pêche artisanale méditerranéenne. La décision produit l’effet inverse : ce sont plus de 140 entreprises artisanales, des emplois directs et indirects, et l’activité de nombreux ports méditerranéens qui en supporteront le coût — au moment précis où l’ensemble de la filière, du navire à la criée, du mareyage au poissonnier, traverse une crise économique profonde.

Depuis près de vingt ans, les pêcheurs méditerranéens ont accepté les efforts considérables demandés par l’État et par l’ICCAT pour reconstituer le stock de thon rouge. Cette réussite, aujourd’hui unanimement saluée, s’est traduite chez nous par des certifications environnementales, des partenariats scientifiques et des innovations de sélectivité. Que les professionnels qui ont le plus contribué à ce succès figurent parmi les premiers pénalisés est incompréhensible — et davantage encore lorsque l’État appelle, dans le même temps, la filière à poursuivre sa transition écologique.

La flexibilité récompense une gestion rigoureuse. La détourner, c’est saborder ce qui la rend possible. S’il existe une flexibilité interannuelle à redistribuer, c’est précisément parce que les organisations de producteurs méditerranéennes gèrent le quota en bonne intelligence, sans dépassement. Cette sous-consommation n’est pas le fruit du hasard, mais celui d’une discipline collective : maîtriser l’effort de pêche tout au long de la saison, c’est protéger la ressource et préserver l’avenir du stock. En réorientant le fruit de cet effort vers une autre façade, le projet adresse un signal délétère aux professionnels qui gèrent le mieux : à quoi bon laisser du quota disponible, si celui-ci ne revient pas à ceux qui l’ont préservé ? Pénaliser la bonne gestion, c’est encourager mécaniquement l’inverse — la course à la consommation intégrale, au détriment même de la ressource que cette flexibilité devait protéger.

Un revirement sans justification

Pour la première fois depuis la reconstitution du stock, les règles nationales de répartition seraient modifiées au détriment de la Méditerranée. L’administration avait pourtant appliqué la clé proportionnelle pour la flexibilité 2025, puis l’avait reconduite pour le quota initial 2026. Rien — ni le cadre juridique, ni les données scientifiques — ne peut justifier son abandon en cours d’année.

Il y a là, enfin, un principe qui dépasse le seul thon rouge. Les entreprises de pêche investissent, recrutent et transmettent leurs navires sur la foi de règles supposées stables. Modifier ces règles par une décision discrétionnaire fragilise la confiance entre l’État et les professionnels — et décourage précisément la gestion responsable qui permet de dégager cette flexibilité. En démocratie, ce n’est pas à ceux qui ont fait le succès de reconstitution du stock de justifier le maintien des règles : c’est à l’administration d’établir pourquoi elle entend s’en écarter.

Notre demande. SATHOAN demande que la flexibilité interannuelle 2026 soit répartie selon la clé proportionnelle appliquée jusqu’ici, chaque façade recevant une part proportionnée à son quota, et que tout autre choix soit objectivement justifié, rendu public et débattu avec la profession avant toute décision.

La pêche artisanale méditerranéenne a tenu ses engagements. Elle est en droit d’attendre de l’État cohérence, équité et transparence.

Bertrand Wendling — Directeur GénéralSociété Coopérative Maritime des Pêcheurs de Sète Môle · Organisation des Producteurs SATHOAN