SATHOAN · Note de synthèse
Élever du thon rouge au large du golfe du Lion : est-ce possible ?
Étude de faisabilité de l’engraissement du thon rouge de l’Atlantique en Méditerranée française.
En bref
La France possède la plus grande flotte de senneurs à thon rouge de l’Union européenne, mais aucune ferme d’engraissement de thon sur son territoire. Cette étude évalue s’il serait possible d’en installer une au large, dans le golfe du Lion. Sa conclusion : le site présente de réels atouts — de l’espace au large, l’accès au port de Sète, le lien avec la flotte thonière existante et peu de recouvrement avec les zones les plus protégées — mais aussi des contraintes fortes : profondeur atteinte loin des côtes, fonds vaseux, courants faibles en été, eau plus fraîche, besoins massifs en appâts et une réglementation stricte. Le projet est jugé faisable sous conditions, avec un score global de 4,9 sur 10.
Pourquoi cette étude ?
L’engraissement du thon rouge consiste à capturer des thons sauvages vivants, à les transférer dans des cages en mer, puis à les nourrir de petits poissons gras pendant plusieurs mois pour augmenter leur poids et leur teneur en gras avant la vente — principalement vers le marché japonais du sashimi. Cette pratique s’est développée en Méditerranée à partir des années 1990 et se concentre aujourd’hui en Italie, à Malte, en Espagne et en Croatie.
Après une période de surexploitation dans les années 2000, le stock de thon rouge de l’Atlantique s’est reconstitué grâce à une gestion plus stricte de l’ICCAT (la commission internationale qui encadre la pêche au thon). Cette reconstitution a relancé l’intérêt pour l’élevage. La question posée ici est simple : la France, première nation thonière de l’UE, pourrait-elle accueillir sa propre ferme d’engraissement ?
Comment l’étude a été menée
Il s’agit d’une étude documentaire, sans mesures réalisées en mer. Elle croise plusieurs sources : revue de la littérature scientifique, analyse réglementaire, données environnementales de EMODnet et du service Copernicus Marine (profondeurs, courants, température sur 2022-2025), cartographie sous QGIS, et les données de pêche de HALIOP©, l’outil interne de SATHOAN. Un modèle de bilan de masse a servi à estimer, pour un scénario commercial réaliste, la biomasse, les besoins en aliment et les rejets. Les résultats sont donc des ordres de grandeur destinés à comparer des scénarios, et non des prévisions exactes.
Le site retenu : le golfe du Lion
Trois zones ont d’abord été comparées : le golfe du Lion, la Corse et la Côte d’Azur. Ces deux dernières se situent dans le Sanctuaire Pelagos, une grande aire protégée dédiée aux mammifères marins (baleines, cachalots, dauphins). Y installer des cages à thon entrerait très probablement en conflit avec les objectifs de conservation. Le golfe du Lion s’impose donc comme la zone la plus pertinente : vaste espace au large, proximité du port de Sète, lien direct avec la flotte de senneurs à thon rouge, et absence de recouvrement avec les protections les plus strictes.
Atout majeur : la flotte de senneurs, très active sur une courte saison (de fin mai jusqu’à épuisement du quota, au plus tard fin juin), pourrait ensuite être mobilisée pour le transport d’aliment, l’entretien des cages et la récolte. Le port de Sète offre déjà les infrastructures maritimes nécessaires.
Le projet type modélisé
Le scénario retenu prévoit 12 cages circulaires de 50 m de diamètre et 30 m de profondeur, disposées en grille 3 × 4, pour une récolte totale de 1 200 tonnes. La densité à la récolte, environ 1,7 kg/m³, reste dans la fourchette considérée comme optimale pour le thon rouge.
Le point sensible est l’alimentation. Le thon rouge est nourri de poissons-appâts entiers, avec un rendement médiocre (il faut environ 20 kg d’appâts pour 1 kg de gain). Selon l’hypothèse de croissance (+12 %, +15 % ou +30 % sur le cycle), le besoin en aliment humide varie de 2 570 à plus de 11 000 tonnes par cycle, soit de 14 à 62 tonnes par jour. L’approvisionnement en appâts est donc à la fois un coût majeur et une source de rejets.
Les conditions environnementales
Profondeur. Le plateau continental du golfe du Lion est large et peu profond. Les profondeurs adaptées aux cages (70-90 m) ne sont atteintes qu’à 25-30 km des côtes, soit bien plus loin qu’à Malte ou en Espagne, où le relief sous-marin est plus abrupt. Cet éloignement augmente le temps de trajet, le carburant et l’exposition aux vents (Mistral, Tramontane).
Courants. La vitesse moyenne du courant (0,109 m/s) est supérieure à celle de Malte (0,095 m/s) mais inférieure à l’Espagne (0,150 m/s). Le brassage de l’eau est essentiel pour renouveler l’oxygène et disperser les déchets. Or les courants faibles sont fréquents, surtout en juillet et août — précisément au début du cycle d’engraissement.
Température. Le golfe du Lion est l’une des zones les plus fraîches de Méditerranée : 18,6 °C en moyenne, contre 21,0 °C en Espagne et 23,3 °C à Malte. C’est un double tranchant. D’un côté, la fenêtre de croissance optimale (18-26 °C) est plus courte, ce qui peut limiter l’engraissement. De l’autre, l’eau ne dépasse jamais 27 °C : le site évite le stress thermique estival. Face au réchauffement rapide de la Méditerranée, cette fraîcheur pourrait devenir un avantage stratégique — des acteurs établis comme Balfegó explorent déjà des sites plus au nord.
Fonds et déchets. Le fond de la zone est une vase sableuse à fines particules, qui retient facilement la matière organique. Combinée aux courants faibles de l’été et aux apports massifs d’appâts, cette caractéristique augmente le risque d’enrichissement organique sous les cages. Le modèle estime les rejets à environ 447 kg d’azote et 73 kg de phosphore par jour ; l’azote est surtout dissous dans l’eau, tandis que le phosphore se dépose davantage sur le fond.
Espèces sensibles et aires protégées
Le golfe du Lion abrite des dauphins (dont environ 650 grands dauphins résidents), des tortues caouannes, des oiseaux marins (puffins) et des herbiers de posidonie. La zone envisagée ne recouvre pas directement les principaux secteurs d’alimentation des dauphins ni les herbiers de posidonie. Toutefois, les cages attirent les poissons sauvages et donc leurs prédateurs, et modifient les équilibres locaux. Ces espèces ne rendent pas le projet impossible, mais imposent un suivi et des mesures d’atténuation dès la conception, ainsi qu’une évaluation environnementale complète pour le permis.
La réglementation : un frein potentiel plus fort que l’environnement
Parce que les thons élevés proviennent de stocks sauvages sous quota, l’élevage est directement intégré au cadre de l’ICCAT. Toute nouvelle capacité d’engraissement doit rester proportionnée aux possibilités de pêche allouées. Comme le quota est géré au niveau de l’Union européenne (et non des États membres), créer une capacité française supposerait d’ajuster les allocations européennes — une contrainte de gouvernance majeure.
Au niveau national, une ferme au large nécessite une concession sur le domaine public maritime (jusqu’à 35 ans), instruite par la préfecture avec enquête environnementale et publique. Or les schémas régionaux de développement de l’aquaculture marine (SRDAM), datant de 2014-2015, n’identifient aucune zone d’engraissement de thon au large. L’autorisation reste possible hors de ces zones, mais au prix d’une plus grande incertitude et d’une justification approfondie.
Les conflits d’usage
La zone pressentie n’est pas un espace maritime vide : les données HALIOP/SATHOAN montrent qu’elle est activement utilisée par les chalutiers. Entre 2020 et 2024, la quasi-totalité des chalutiers adhérents y a été enregistrée chaque année (jusqu’à 100 % en 2023 et 2024), et la zone représente 15 à 19 % de leur dépendance de pêche certaines années. Installer des cages, mouillages et zones de sécurité pourrait donc restreindre l’accès à un secteur de pêche important — un enjeu social à traiter par la concertation en amont.
La co-localisation avec des parcs éoliens en mer est parfois évoquée pour limiter ces conflits. Mais les zones concernées sont situées à plus de 40 km du port, et aucune ferme piscicole co-localisée avec de l’éolien n’existe à ce jour dans le monde : les synergies restent théoriques et les contraintes opérationnelles réelles.
Le bilan : une faisabilité conditionnelle
En synthétisant tous ces critères dans une matrice pondérée, l’étude aboutit à un score de 4,9 sur 10. Une analyse de sensibilité montre que ce résultat reste stable (entre 4,2 et 5,2) quelles que soient les pondérations retenues : il traduit une faisabilité conditionnelle, ni un feu vert clair, ni un rejet. Les contraintes les plus lourdes sont réglementaires et opérationnelles plus qu’environnementales.
En conclusion, le golfe du Lion n’est pas un site optimal aujourd’hui, mais une option stratégiquement intéressante pour demain. Sa faisabilité ne dépend pas d’un facteur unique, mais de la combinaison de l’éloignement, des courants modérés, de la fraîcheur de l’eau, des fonds vaseux, des besoins en aliment, du quota et de la concurrence pour l’espace. Dans un contexte de réchauffement de la Méditerranée, sa fraîcheur pourrait en faire une alternative pertinente — à condition d’une démarche prudente, suivie et concertée.
Ce qu’il faudrait pour aller plus loin
- Des mesures in situ des courants, de l’oxygène et de la température sur le site même.
- Des relevés du benthos (fonds) et une modélisation de la dispersion des déchets.
- Une analyse économique et une conception technique (ingénierie des cages et mouillages).
- Une clarification réglementaire (quota, SRDAM) et une concertation précoce avec la filière pêche.
Note de synthèse SATHOAN — d’après le mémoire « Feasibility Assessment on the Establishment of Bluefin Tuna Aquaculture in the French Mediterranean », Tamás Eisenbeck, 2026.