Science participative · Méditerranée
Les pêcheurs, sentinelles du milieu marin
Suivi des Sélaciens (raies et requins) en Méditerranée française
Comment les observations des palangriers de l’Organisation de Producteurs SATHOAN aident à cartographier la biodiversité du large — et à préparer une nouvelle génération de suivi par ADN environnemental.
Au large des côtes méditerranéennes, requins et raies — les sélaciens — comptent parmi les animaux marins les plus menacés de la planète. Croissance lente, maturité tardive, faible descendance : ces espèces se remettent difficilement de la pression de pêche. Pourtant, les surveiller en pleine mer coûte cher et reste logistiquement complexe. Et si les pêcheurs eux-mêmes devenaient les meilleurs yeux de la science ?
C’est la question au cœur du mémoire de master d’Alix Hörmannsdorfer, réalisé au sein de l’Organisation de Producteurs SATHOAN. En croisant les observations quotidiennes des palangriers avec des méthodes d’analyse spatiale, ce travail identifie les zones clés fréquentées par les sélaciens — et pose les bases d’un suivi innovant fondé sur l’ADN environnemental (ADN-e).
Un jeu de données participatif issu de la pêche professionnelle, d’une ampleur rare pour le large méditerranéen.
Des carnets de bord transformés en données scientifiques
Depuis 2020, dans le cadre du programme de sciences participatives ECHOSEA, les pêcheurs signalent les espèces capturées accidentellement — les « captures accessoires ». Reliées à l’effort de pêche réel (le nombre d’hameçons posés) et réparties sur une grille de 6 × 6 milles marins, ces observations deviennent une matière première comparable, robuste et exploitable statistiquement.
CARTE 1Où pêche la flottille SATHOAN ?
Effort de pêche cumulé des navires fiables, 2020–2025 (nombre d’hameçons déployés par cellule)
Deux espèces dominent nettement les captures accessoires de sélaciens : la raie pélagique et le requin bleu.
Qui remonte le plus souvent dans les captures accessoires ?
Part des captures accessoires de sélaciens enregistrées (2020–2025)
Des « points chauds » de biodiversité qui reviennent chaque année
En combinant abondance relative, diversité des espèces et stabilité dans le temps, l’étude révèle une forte hétérogénéité : quelques secteurs concentrent l’essentiel de la vie. Surtout, l’analyse ne retient comme « robustes » que les zones qui réapparaissent d’une année et d’une saison à l’autre. Sur l’ensemble, un point chaud multi-espèces et deux points chauds de raies pélagiques se distinguent par leur persistance — des cibles prioritaires pour la conservation et le suivi.
CARTE 2Où se concentrent les sélaciens, année après année
Points chauds fonctionnels robustes sur la période 2020–2025
La profondeur et la saison dictent les rencontres
Des modèles statistiques (GLMM) confirment ce que l’expérience des pêcheurs suggère : les captures accessoires sont plus fréquentes dans les secteurs du large relativement peu profonds, et surtout en été. La température de surface, elle, ne ressort pas comme un facteur déterminant.
Le risque de capture accessoire varie fortement selon la saison
Risque relatif estimé par le modèle, par rapport au printemps (référence = 1)
Vers un suivi par ADN environnemental
C’est là que le projet prend tout son sens. Chaque organisme marin laisse dans l’eau des traces d’ADN. En filtrant quelques litres d’eau de mer, on peut détecter les espèces présentes — sans les capturer ni même les voir. Mais échantillonner au hasard sur toute la Méditerranée serait ruineux. Les cartes issues des données des pêcheurs indiquent où et quand prélever en priorité.
CARTE 3Où prélever l’ADN environnemental en priorité
Secteurs proposés pour les futures campagnes d’échantillonnage ADN-e depuis les navires
Au-delà de la prouesse technique, cette démarche illustre une idée forte : la connaissance et la conservation du milieu marin se construisent avec les pêcheurs, pas contre eux. Les données qu’ils collectent au quotidien deviennent un outil de gestion des pêches fondée sur les écosystèmes et de protection d’espèces vulnérables. Les prochaines campagnes d’échantillonnage ADN-e au sein de la flottille SATHOAN permettront de valider ces cartes sur le terrain — et d’ouvrir la voie à un suivi de la biodiversité méditerranéenne à la fois durable et abordable.